Dr IDDIR Mohamed, EPH Zeralda-www.pressemedicale.com
Une jeune gynécologue connait depuis de longues semaines les affres de la privation de la liberté en même temps que de la compagnie des êtres chers. Lors de son procès, qui n’a pas encore rendu son verdict, elle avait l’air hagard des personnes accablées par un grand malheur. Et c’est assurément un grand malheur dont elle est la victime.

Mais que lui a valu de ce retrouvé dans cette situation ? Elle est victime effectivement, mais de quoi exactement ? Peut être juste de sa conception du métier de médecin. Une conception dont elle s’est imprégnée passivement, un peu comme on se forme de nos jours, sur le tas : Un médecin sauve des vies et cela lui donne le droit de tout faire. Contre cela, rien ne devrait peser dans la balance. Surtout pas un banal certificat contrefait. Cet état d’esprit est partagé malheureusement par beaucoup de collègues…la majorité peut être. Elle n’imaginait pas que cela pouvait avoir d’aussi lourdes conséquences. Et pourtant…
 
Quelques mois auparavant, dans un pays loin d’ici qui bien que développé connait lui aussi son lot d’excès et de turpitudes, un vieux médecin âgé de 93 ans, le Dr. Henri Wetselaar, venu au tribunal sur fauteuil roulant, était condamné à 10 ans de prison pour prescription illégale d’opiacés. Une bien malheureuse façon de terminer sa vie après toute une carrière employée à sauver des vies dira-t-on. Pourtant, personne n’a crié au scandale parce qu’un vénérable médecin fut traité tel un criminel. Il a fauté, il paye. C’est la dure loi du métier. C’est la loi tout court. Du moins chez eux. Dans ces pays, on a intégré depuis longtemps que les médecins s’ils ont un statut de privilégié, ont aussi des responsabilités. Et aussi que les patients ont des droits.

Mais revenons à notre consœur- puisqu’elle appartient bel et bien à la confrérie des médecins, une confrérie apparemment qui n’est plus basée sur le respect d’un code de conduite qui ferait la grandeur et la noblesse du métier, mais juste conférée par l’entremise d’un vulgaire certificat administratif. Notre consœur par contre jouit d’un élan de solidarité sans pareil de ses collègues. Effectivement son sort ne laisse pas indifférent. Un drame humain, un gâchis sans nom. Et l’on s’identifie facilement à ceux dont a partagé le parcours. Mais une injustice… ?
Dans l’élan de solidarité que son malheur a suscité, et pour les besoins de la « bonne cause » on a quelque peu sublimé son personnage. On invoqué tour à tour à sa décharge l’injustice du service civil, les services rendus aux malades, les dures conditions de travail et même le concept à la mode de « burn out », dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est loin de s’appliquer dans son cas.
On a également évoqué les responsabilités multiples et partagées, de l’administration notamment. Celle-ci est assurément responsable aussi pour avoir failli à imposer un cadre de travail « normal » aux médecins affectés dans le cadre du service civil, dans ce que le mot ‘’normal’’ implique comme moyens, mais aussi comme rigueur. En effet, les administrations locales ont achevé de pervertir le dispositif du service civil et contribué à le rendre totalement inefficace par une gestion laxiste et irresponsable « vous êtes là que pour un temps, faites le minimum, ne nous demandez rien, et on ne cherchera pas après vous ». Ce qui, sous des airs faussement indulgents offre l'avantage de soulager l'administration d’avoir à fournir des efforts pour leur assurer de bonnes conditions de travail.
 
De leur côté, les jeunes médecins, croulant sous la pénibilité et l’injustice du service civil, plutôt que de lutter dans un cadre organisé pour améliorer leur sort, se laissent aller, à toutes sortes de dérivatifs plus ou moins illégaux au titre de compensations auto décernées. Notre consœur est assurément victime de cela aussi. Malheureusement, ça ne l’absous pas de sa responsabilité personnelle. Elle a d’ailleurs reconnu les faits qui lui sont reprochés. Et de fait, si ce n’était ces malheureux faux, elle n’aurait jamais été inquiétée dans cette affaire.
 
Mais le drame de cette affaire va bien au-delà de sa personne. Son malheur a fait l’objet d’une exploitation honteuse et révoltante.
Il y a d’abord ceux qui prennent délibérément le risque de la sacrifier sur l’autel de leur soif de leadership. Ceux là me révulsent plus particulièrement, car au moment où la seule chance qui reste à notre consœur est de compter sur la clémence des juges, le meilleur moyen de compromettre celle-ci est de prétendre faire pression sur la justice à coup de déclarations publiques faussement menaçantes ou carrément en mettant en cause tout aussi publiquement la compétence ou l’indépendance des juges. Et pour ma part, je souhaite sincèrement que les juges se montrent cléments.
Pour mieux "mobiliser", ces "leaders" d'opinion n'ont pas hésité à susciter la psychose dans la corporation: nous serions tous autant que nous sommes en liberté provisoire, boucs émissaires désignés et l’épée de Damoclès sur la tête.
 
Il y a aussi ceux qui souhaitent se refaire une virginité en se dédouanant de toutes leurs défaillances pour les imputer au seul « système » - système dont ils sont pourtant, eux, les rouages- en flattant au passage tous les mauvais instincts dont se nourrissent nos travers.
Je ne crois pas que le corps médical gagnera en grandeur en se désolidarisant du secteur qui l’emploie « nous somme bons, c’est le secteur qui est mauvais ». Je ne pense pas non plus que la population puisse être dupe : Elle a longuement pratiqué le corps médical, elle nous connait bien.
 
L’on me dira bien sûr que ce n’est pas bien de parler ainsi, que ce n’est pas …déontologique (un mot qu’on gagnerait à redécouvrir !). L’on me dira « attention, la population nous regarde, elle nous juge, et puis parait-il, elle ne nous aime pas ». Je ne sais pas. Je me trompe peut être, mais l’idée de la grandeur de la médecine, telle que l’ont façonnée les quelques repères qui ont jalonné mon parcours professionnel, ce n’est pas l’image d’un médecin qui cultive un idéal professionnel fantasmatique plus ou moins égoïste dans une bulle imaginaire, en rasant les murs, mais un médecin qui se dresse devant la population pour leur dire « je suis des vôtres, je veux vous aider, je PEUX vous aider ! ».
Ces médecins existent, j’en suis convaincus, même s’ils ne font pas contrairement aux autres, du tapage médiatique. Ils devraient se manifester peut être. Ce sont eux les vrais artisans de ce que notre métier à de plus noble. C’est en eux que doivent se cristalliser nos élans solidaires.
 
Pour ma part, je ne me reconnaîtrais jamais dans une corporation dont la seule démonstration de « force » aura été de s’être unie un jour …dans le déshonneur.
 

Dr Iddir Mohamed

Service de pédiatrie EPH de Zeralda
DSP
Vie
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Le 25 sep 2017 par La Presse Médicale

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