La Presse Médicale : Comment définissez-vous la RCP ?
Pr Ayadi Abdelaziz : Comme son nom l’indique, la Réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP) réunit au moins trois médecins de spécialités différentes avec le médecin référent qui est le médecin généraliste pour optimiser la prise en charge du patient.
 
Pourquoi plaidez-vous pour la RCP ?
Parce qu’il faut se concerter et prendre ensemble une décision collégiale pour traiter un patient et lui offrir la meilleure prise en charge. Je vous donne l’exemple d’un patient atteint de cancer colorectal, eh bien, pour sa prise en charge, il faut les avis de l’oncologue, du radiologue, du radiothérapeute, du chirurgien, et ensemble, ces spécialistes vont prendre une décision consensuelle qui sera transmise au patient via son médecin référent qui va lui expliquer toute la démarche diagnostique et le bénéfice de toutes les thérapeutiques qui lui sont proposées pour une meilleure survie. Dans le cas contraire, le patient va tout seul voir ces spécialistes séparément, ce qui constituera pour lui un calvaire; en plus, de nos jours, nul ne peut prétendre prendre en charge, seul, un malade atteint du cancer, car dans les pays développés, la RCP est institutionnalisée, et c’est une loi, parce qu’il faut prendre en charge un malade efficacement, et pour ce faire, tous les médecins de spécialités différentes doivent se réunir dans le cadre de la RCP et s’entendre pour offrir au patient le meilleur traitement, la meilleure survie, et à moindre coût.
La RCP évitera-t-elle les erreurs médicales ?
A l’évidence, les échanges entre confrères dans le cadre de la RCP, basés sur les progrès scientifiques, et en prenant des décisions selon les données actuelles de la science, permettent de mieux prendre en charge le malade avec le moindre risque d’erreurs.
 
Justement, quel rôle peut jouer le secteur médical libéral dans la prise en charge des malades atteints du cancer colorectal dans le cadre de la RCP ?
L’expérience du secteur médical libéral ne peut pas être dissociée de celle du secteur public, car le malade est le même. Nous qui sommes dans le secteur libéral, nous devons participer avec nos confrères des autres secteurs pour mettre en place ces RCP; et d’ailleurs, c’est dans ce cadre qu’aujourd’hui, j’étais sollicité par la Pr Hanane Djedi, que je remercie au passage, pour assister avec mes confrères hospitalo-universitaires à ces deuxièmes journées organisées par le CAC d’Annaba. Le secteur libéral doit s‘impliquer davantage dans la prise en charge des malades atteints de cancer, et le médecin libéral ne doit pas être marginalisé, il doit participer dans le cadre de la RCP avec ses collègues du CHU, du secteur public et du secteur libéral dans l’intérêt du malade.
 
Les cancers du bas rectum et du moyen rectum ont aujourd’hui une prise en charge qui est différente de celle des années passées. Qu’en est-il précisément ?
En effet, actuellement les cancers du bas et du moyen rectum ne sont plus opérés de la même façon que par le passé. Aujourd’hui, dans ces cas, selon la méthode européenne, il faut d’abord instaurer une radiothérapie pré-opératoire, qu’elle soit longue ou courte, et opérer le patient après. Lorsqu’il s’agit d’une radiothérapie longue, le malade est opéré 6 à 8 semaines après, et s’il s’agit d’une radiothérapie courte, le malade subit son intervention chirurgicale 10 jours après. Toujours est-il que ces deux méthodes sont discutées en RCP et le malade sera certainement mieux pris en charge dans ce cadre.
 
A ce jour, combien d’interventions chirurgicales relatives à la pathologie cancéreuse ont été réalisées dans votre clinique ?
Une moyenne de 20 malades par an (43 malades sur une période de 3 ans).
 
Quels sont les cancers qui sont pris en charge dans le cadre du secteur libéral ?
Tous les types de cancer sont pris en charge, et en particulier les cancers colorectaux, les cancers du sein, de l’estomac, de la tête, du pancréas, et d’autres...
 
De quels moyens dispose le secteur libéral pour la prise en charge du cancer ?
Des mêmes moyens que le secteur public, et les résultats sont évidemment bons.
 
Le secteur libéral était accusé par le passé de détourner les malades du secteur public. Cette vision a-t-elle changé aujourd’hui ?
Le seul détournement de malades qui se fait actuellement se fait par les œuvres sociales de certains secteurs qui imposent certaines cliniques pour la prise en charge des malades, faute de quoi ils ne seront pas remboursés. Ce détournement est évidemment anti-déontologique car le malade a le droit de choisir librement son médecin traitant.
 
Pourquoi avez-vous déclaré lors de votre communication (2es journées du Centre anti-cancer d’Annaba) que la couverture sanitaire par le seul secteur public est un leurre ?
L’Algérie d’aujourd’hui n’est plus celle de 1962, et le nombre de la population a pratiquement triplé ; certes, le nombre de lits a augmenté depuis, mais pas suffisamment pour répondre aux besoins sanitaires actuels ; il manque beaucoup de lits d’hospitalisation et de matériels pour qu’on puisse prendre sérieusement les malades dans le secteur public, et partant de là, l’apport du secteur libéral est rendu nécessaire pour aider à la prise en charge des malades. En plus de cela, j’ajouterai que tous les malades, surtout les assurés sociaux, doivent être pris en charge par la CNAS qui doit jouer son rôle d’institution de sécurité sociale et rembourser dans leur globalité les frais de soins et d’hospitalisation engagés par le travailleur qui cotise toute sa vie, et ce ne serait que justice. Dans le cas où cette disposition ne serait pas revue, la médecine gratuite en Algérie restera aussi un leurre, car pour qu’un malade soit bien pris en charge, il faut que sa sécurité sociale soit derrière lui ; si le malade est un salarié, la CNAS doit le prendre en charge réellement ; s’il n’est pas travailleur, son APC doit faire face à sa situation, et enfin, s’il s’agit d’un accidenté de la circulation, c’est sa compagnie d’assurance qui répond. Par ailleurs, pour aider la Caisse de sécurité sociale, il faut intégrer les assurances privées dans cette prise en charge des malades qui adhèrent à ce type d’assurances. Je crois que tous ces systèmes, s’ils sont mutualisés et intégrés les uns avec les autres, permettraient de mieux prendre en charge les malades. Enfin, il faut impliquer le médecin référent pour qu’il puisse parler de son malade et jouer également son rôle de conseil en expliquant au patient toutes les procédures afin que ce dernier puisse être pris en charge et recouvrer ses droits.
 
Dans la future loi sanitaire, le secteur médical libéral, au-delà de sa complémentarité au secteur public, doit être impliqué de façon pleine et entière dans la politique de santé dans notre pays. Qu’en pensez-vous ?
Le secteur libéral est partie prenante de la santé en Algérie ; il existe beaucoup de compétences dans le secteur public et autant dans le secteur libéral, parce que le malade qui est pris en charge dans les deux secteurs est le même, donc il faut qu’il y ait de la complémentarité entre les deux secteurs. La nouvelle loi sanitaire soumet le secteur libéral aux mêmes obligations que le secteur public, et d’ailleurs, c’est déjà une réalité, car si je prends la wilaya d’Annaba, on constate qu’elle dispose de pas moins de 12 cliniques privées qui offrent un nombre important de lits d’hospitalisation et qui apportent un plus aux malades, d’autant plus que les capacités du secteur public sont saturées. De par le monde, un système de santé n’est fort que grâce à son secteur public, mais il faut qu’il soit aidé par le secteur libéral, et ceci est très important dans la mesure où nous voulons renforcer notre système national de santé. Mais qu’on le veuille ou non, au jour d’aujourd’hui, le secteur libéral est présent, travaille et prend en charge des malades. D’ailleurs, cette complémentarité public-privé prévaut de par le monde.
 
A combien estimez-vous les erreurs médicales commises à ce jour à Annaba, et combien de plaintes sont-elles déposées au niveau des tribunaux ?
Au niveau de la région d’Annaba, nous avons enregistré 39 plaintes pour erreurs, dont 2 seulement ont été reconnues comme erreurs médicales
 
Le Syndicat National des Médecins Généralistes (SNMG-SP) plaide pour la refonte des études médicales et pour que la médecine générale soit érigée en spécialité, à l’instar des pays développés. Quel est votre commentaire ?
Excellente proposition pour encourager cette spécialité et développer la médecine de proximité.
 
Faut-il mettre en place aujourd’hui une haute autorité de santé ?
Tout à fait. Il faut que cette autorité existe pour protéger le malade et éviter que n’importe qui fasse n’importe quoi. L’Etat doit veiller à ce que seule une personne détentrice d’un diplôme de médecine reconnu puisse pratiquer la médecine. Je rappelle cela parce qu’aujourd’hui, on voit dans notre pays des choses intolérables, comme ces charlatans, ignares et sans scrupules qui, pour des raisons de gains faciles, prétendent soigner et agissent par des procédés pour le moins douteux, mettant alors en danger la vie de pauvres gens naïfs. Malheureusement, de telles pratiques ont encore cours chez nous, alors qu’en Europe, le diplôme de médecine était institué à la fin du XVIIe siècle pour interdire l’exercice illégal de la médecine, protéger le malade et, par là même, contrecarrer le charlatans qui sévissaient à l’époque et prétendaient guérir, ce qui a généré comme conséquences des épidémies de typhus, de peste, de choléra et d’autres maladies qui ont fait des ravages parmi les populations. En conséquence, j’interpelle les pouvoirs publics pour l’application de la loi dans toute sa rigueur afin d’éviter que de telles catastrophes sanitaires ne se produisent pas chez nous.
 
RCP
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Le 17 juil 2017 par A.S.L.

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