La Presse Médicale : Pouvez-vous nous définir l’oncopsychologie ?

Z. Fettouchi. Elle se définit comme l’étude des interactions entre le psychisme des patients et de leurs familles et les profondes mutations que leur imposent le diagnostic du cancer, les thérapeutiques souvent lourdes, les étapes qui précèdent la mort pour certains, ou la guérison de plus en plus fréquente. C’est une spécialité où psychologues et psychiatres exercent en cancérologie et dispensent une psychologie dédiée à la lutte contre le cancer et la prise en charge des problématiques spécifiques liées au cancer.

Quels sont les champs d’intervention de l’oncopsychologue ?

L’oncopsychologue intervient auprès des médecins et des infirmiers lors de l’annonce de la maladie ou après, suivant la réaction du patient et de sa famille. Le vécu douloureux des traitements, la relation médecin-malade, le burn out du personnel, la rémission angoissante, les rechutes insupportables, la fin de vie difficile et douloureuse pour le patient, sa famille et les soignants, l’accompagnement de la réinsertion socioprofessionnelle, le travail de médiation dans un réseau oncopsychosocial pluridisciplinaire sont autant de champs d’intervention de l’oncopsychologue.

Quand cette discipline a-t-elle été introduite en Algérie ?

C’est une discipline relativement récente qui a vu le jour dans le monde dans les années 70 - 80 et en Algérie dans les années 90-2000. Nous avons commencé officiellement en janvier 1993 avec la première promotion d’oncologues médicaux au service d’oncologie médicale du centre Pierre et Marie Curie. A cette époque, il y’avait une collègue au niveau du service de chirurgie mais qui ne parlait pas encore d’oncopsychologie, car le terme a été introduit au CPMPC par le Pr Toufik HENNI, notre premier chef de service. Le professeur Kamel BOUZID qui est arrivé au CPMC en 1994 a rendu possible cette discipline en permettant la mise en place de l’unité d’oncopsychologie qui existe jusqu’à maintenant.

Est-ce que cette discipline est reconnue par les autorités sanitaires et universitaires ?

Non, pas encore. Depuis 2008, avec les encouragements de nos directeurs et surtout du Pr Kamel BOUZID, nous organisons notre Journée scientifique annuelle sur les différents thèmes, rassemblant les psychologues, les personnels soignants médicaux, paramédicaux, administrateurs les travailleurs sociaux ainsi que les malades et leurs proches, dans le but de faire connaitre cette discipline et ses objectifs. Tout cela avec les efforts de la Société Algérienne d’Oncologie Médicale, en nous associant à chaque fois à ses manifestations scientifiques, participent à faire sortir cette discipline de l’anonymat dans lequel elle est confinée depuis 20 ans et militer pour sa reconnaissance officielle. Nous souhaitons vivement que les deux tutelles, le Ministère de la Santé et celui de l’Enseignement supérieur nous reconnaissent comme oncopsychologues ou psycho-oncologues, ce qui nous permettra d’avoir un statut dans l’enseignement et la recherche et récompensera nos efforts de pratique sur le terrain. La mise en place d’un DU pour les psychologues et les médecins, incluant une formation sur la consultation d’annonce, la relation médecin-malade, la psychologie et la psychopathologie en se référant à notre réalité culturelle ne peut être que salutaire.

Qu’el est l’apport de l’oncopsychologie aux patients atteints de cancer ainsi qu’aux soignants ?

Son intérêt est grand car c’est dans le domaine de la cancérologie que l’oncopsychologue est prêt a donner le maximum pour aider le malade et le soignant. Le malade cancéreux algérien, comme partout dans le monde, souffre et a besoin de traitements conventionnels et des traitements de support comme l’oncopsychologie.

Pouvez-vous nous parler de l’épuisement professionnel (burn out) ?

Beaucoup d’études ont été consacrées à l’épuisement professionnel ou le burn out qui se manifeste chez les soignants, médecins et infirmiers. Il s’agit d’un état d’asthénie, de dépression physique et psychique. L’asthénie est différente d’une fatigue habituelle qui s’estompe après un repos. L’épuisement est durable, la personne qui le ressent perd progressivement sa motivation dans le travail. Elle sent qu’elle n’a plus rien à donner ni à recevoir. Au départ la personne est motivée voire passionnée par ce qu’elle fait et elle travaille beaucoup. Puis ses espoirs sont déçus régulièrement par la morbidité de la pathologie et/ou la réalité institutionnelle et bureaucratique. La personne lutte jusqu'au sentiment d’être à plat, et à la fin, il s’installe soit un état de somatisation réversible ou irréversible, soit une fuite totale du travail ou une dépersonnalisation.

Comment peut-on éviter cet état d’épuisement professionnel ?

Il faut faire un plaidoyer des services qui prennent soin des soignants. Il faut des unités de soins hospitaliers et en ambulatoire qui soient adaptées sur le plan ergonomique pour les soignants. C’est-à-dire qu’en plus des salles d’examen et de soins adaptés, il faut des endroits de détente dédiés aux soignants qui permettront la restauration de leurs énergies et une décentralisation des soins avec disponibilité des différents traitements conventionnels pour décharger le centre et permettre une qualité relationnelle et de soins. Il faut une réelle multidisciplinarité de soins pour répondre au total care et une bonne communication entre les différents membres de l’équipe et avec la hiérarchie au sein de ces structures et mettre en place des colloques et des comités de concertation pluridisciplinaires pour que le soignant ne se retrouve pas seul à gérer des problématiques qui le dépassent parfois. Il faut mettre en place un projet de soins palliatifs avec formation et information pour les oncologues, les paramédicaux et les psycho-oncologues. Aussi il faut avoir des groupes de parole de soignants (ou de relaxation à la demande) avec l’oncopsychologue du service et la présence d’un tiers psy extérieur à la structure favorisant, l’écoute, le respect de l’autre et le non jugement pour un travail relationnel soignant-soigné à bonne distance, loin de l’extrême empathie fragilisante et de la distanciation technique déshumanisante.

0 Commentaires
Le 7 juil 2017 par A.S.L.

Lire aussi...