Professeur Georges Mantion-Presse médicale

La Presse Médicale : L’Algérie développe un programme de transplantation hépatique, mais fait face à un certain nombre de problèmes comme celui des donneurs. A votre avis quelle est la stratégie à mettre en place pour lancer véritablement ce programme ?

Professeur Georges Mantion : Actuellement et compte tenu du niveau de développement de la chirurgie hépatobiliaire en Algérie, le plus gros problème, à mon avis, est celui du donneur, parce que je pense que les équipements techniques sont disponibles, il y a les chirurgiens qui savent faire très bien la transplantation hépatique, mais ils sont frustrés parce qu'ils n'ont pas les donneurs. Aujourd'hui, la principale source pour avoir des donneurs c'est les donneurs à cœur battant c'est-à-dire les morts encéphaliques. Ce concept n'est pas accepté partout facilement y compris en France et en Europe, donc il faut faire des campagnes d'information régulièrement, tous les ans, pour que la population accepte le principe du don gratuit, pour sauver quelqu'un qui pourra être un jour quelqu'un de la famille. Ceci est très important, mais nécessite un engagement des autorités, des hôpitaux et des infrastructures. Ce que je peux vous dire, c’est que les chirurgiens et les réanimateurs algériens sont au niveau pour faire la transplantation hépatique, les structures existent et sont disponibles.

A partir de quel moment peut-on dire qu’il y a une mort encéphalique irréversible, pour qu'on puisse réaliser justement des prélèvements d’organes sur le corps ?

Actuellement, les critères de mort encéphalique sont très bien définis partout dans le monde et font l'objet de description scientifique régulière, le seul problème, peut être, c'est que la loi doit faire accepter le principe. Donc, les critères scientifiques de mort encéphalique irréversible sont très bien décrits, il n'y a aucun problème particulier par rapport à cette question, ni de danger. Je peux dire qu’il y a moins de danger avec le donneur en état de mort encéphalique qu'avec le donneur à cœur arrêté, car il y a quelques cas qui ont été décrits, où des gens qui ont été considérés comme morts et donneurs potentiels avec cœur arrêté et qu’au moment du prélèvement se sont mis à vivre de nouveau, ce qui constitue un réel problème. Par contre le diagnostic de à la mort encéphalique, se fait sur plusieurs heures et non pas dans la précipitation comme dans le cas du cœur arrêté donc le risque d’erreur et quasi nul. Concernant la transplantation du foie à partir de donneur à cœur vivant elle est possible, ça se fait très bien au Japon et en Corée, parce qu’ils n'ont pas du tout le droit de prélever sur cadavre, donc ils sont obligés de développer ce type de transplantation, mais je pense que c'est très difficile à faire.

Quel type de donneur faut-il privilégier ?

Je pense qu’il faut lancer la transplantation du foie à partir du donneur en mort encéphalique. Bien sûr, les donneurs à cœur arrêté est une nouvelle voie qu’on est en train de développer, mais cette technique nécessite une infrastructure beaucoup trop lourde à mon avis pour un bénéfice faible, c'est-à-dire qu'on a beaucoup de candidats, mais on aura pas beaucoup d'organes, et ces derniers sont de moindre qualité que ceux des donneurs en mort encéphalique. Concernant la transplantation de foie à partir des donneurs vivants, c'est ce qu’il y a de plus difficile à faire ; alors commencer quelque chose par le plus difficile, à mon avis ce n’est pas forcement la meilleure solution. En plus, il faut trouver quelqu'un dans la famille qui accepte de donner son foie, et même s'il accepte, il met sa vie en danger car il y a des risques de complications. En plus les résultats pour le receveur sont un peu moins bons que les petits foies totaux, parce que les anastomoses sont beaucoup plus difficiles à faire à cause des vaisseaux et des voies biliaires qui sont réduits. Donc, je pense vraiment qu’il faut développer la transplantation à partir du donneur à cœur battant, c'est-à-dire en mort encéphalique.

Quel est l’avantage de la transplantation à partir de donneur en état de mort encéphalique par rapport au donneur vivant ?

C'est clair, personnellement si je devais être greffé, je préfèrerais un cœur ou un foie complet d’un donneur en état de mort encéphalique. D’abord je voudrais pas mettre en danger la vie de quelqu'un de ma famille, par contre, moi j'accepterai de donner la partie gauche de mon foie pour mon enfant ou mon petit fils ou ma petite fille, parce que prélever la partie gauche du foie c'est beaucoup moins dangereux. Pour un adulte comme vous et moi, ce qu’il faut prélevé c’est la partie droite du foie, mais en enlevant la partie droite du foie, il y a une zone qui est située au centre du foie, et on ne sait pas très bien s'il faut laisser cette zone au donneur ou la donner au receveur, c'est ça qui fait la différence et donc le risque d'échec.

Concernant l'aspect économique, selon vous, est-ce que c'est plus rentable de développer la transplantation du foie dans un pays comme le notre plutôt d’envoyer les malades à l'étranger ?

Ce que je peux vous dire, c'est qu'un pays comme l’Algérie, qui a des élites, des moyens et des structures, doit s'engager par ses propres moyens pour développer la transplantation hépatique en Algérie, car c'est un moyen qui permet le maintien des élites à l'intérieur du pays plutôt de les voir partir faire la greffe ailleurs. Pour les malades c'est la même chose, c'est mieux qu’ils soient traités sur place pour pouvoir être suivis par la suite sur place par la même équipe, parce que quand il y a une complication après une greffe qui est faite à Paris ou à Besançon, le malade ne va pas retourner dans ces pays, mais il va consulter une équipe d’ici, et cette dernière n’est pas forcement informée de ce qui a été fait pour lui ailleurs. Donc, je pense vraiment qu'il n’y a pas de comparaison à faire à ce sujet. Concernant le coût, il est clair que la transplantation du foie coûte cher, mais les malades qui présentent une pathologie du foie nécessitant une transplantation hépatite, malgré qu’ils n'ont aucune perspective de vie, on va pas les abandonner dans un coin, bien évidemment on va les soigner, et le coût de la dernière année de vie de ces malades est plus élevé que celui de la greffe de foie, c’est ce que nous avons démontré, les premières années lorsque nous avons commencé à faire des greffes de foie en France. Le seul coût économique à considérer dans ce cadre c’est celui qui est nécessaire pour développer des réseaux de donneurs.

Pourquoi on n’arrive pas à développer justement les réseaux de donneurs ?

Les gens ont du mal à comprendre la mort encéphalique et d’accepter l’idée que quelqu’un qui est en état de mort encéphalique ne peut plus revenir à la vie, d’autant plus qu’ils s’agit de mort brutale. Donc, il faut du temps pour leur expliquer et les convaincre d’accepter le don d’organes dans ces conditions difficiles. Pour cela, il faut des campagnes nationales de sensibilisation. Les réseaux de communication en Algérie sont aussi bons que chez nous en France ; tout le monde a internet, a accès à la télévision nationale et à des chaines satellitaires, la presse etc. Ce qu’il faut en plus, c’est d’avoir des leaders pour expliquer qu’il s’agit d'un problème de santé publique, mettre en place des réseaux de donneurs et les organiser au moins par secteur dans un premier temps, ensuite les développer sur l'ensemble du territoire parce que je sais que l’Algérie c'est un très grand pays en terme de géographie. Donc, il y a un travail qui doit se faire à un double échelon : en premier lieu l'information par les médias, dans ce cadre il faut qu'il y est des leadeurs comme le ministre de la Santé, les directeurs des hôpitaux ou autres, après, il faut qu'il y est des formations au niveau de chaque relai, c'est-à-dire dans chaque structure hospitalière ou chaque hôpital universitaire, les gens doivent être formés pour faire de la sensibilisation, parce que cette mission ne s'invente pas, car il faut trouver toute l'empathie nécessaire pour que les gens comprennent la situation, leur montrer que la mort encéphalique est irréversible et après il vont peut être accepter. Chez nous en France, on fait cela depuis 30 ans, malgré tout il y a plus de 30% de refus, et c'est tout le monde qui refuse quelque soit la catégorie des gens et quelque soient les conditions sociales, parce que les gens sont choqués par la situation dans laquelle se trouve leur proche. Donc ce n'est pas facile non plus chez nous et ce n’est pas gagné d’avance, mais je pense qu’on peut arriver car, malgré tout, on réalise 1 500 greffes de foie par an en France, de manière régulière. On voudrait augmenter ce chiffre, mais ça reste difficile.

► Interview réalisée par Dr A. Salah Laouar

parue dans la Presse Médicale n°6 

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Le 29 mai 2018 par A.S.L.

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