La Presse Médicale : Quel est le poids de la grippe sur le plan économique ?
Dr Fawzi Derrar : Dans notre pays l’incidence de la grippe est d’environ 1 million à 2 millions de cas par an. Selon les données du réseau de surveillance sentinelle de la saison 2015/2016, environ 40 pour cent des sujets grippés ont consommé des antibiotiques, et cela représente un coût énorme qui grève le budget de la santé publique.
 
Quel est le degré de virulence des virus grippaux ?
Il est clair qu’en l’absence d’une couverture vaccinale correcte, la virulence sera très élevée pour les années à venir du fait de la transmission du virus grippal. En effet, le virus va se propager parce qu’il n’y a pas de rupture de la chaîne de transmission d’autant plus que lorsque le virus trouve des hôtes sensibles, c'est-à-dire des personnes fragilisées par l’âge ou la maladie, le risque de mutation devient plus grand et au bout de la chaîne, les formes virales seront encore plus graves pouvant entraîner des cas de décès. Malheureusement, cette année (2016) nous avons enregistré plus de 30 cas de décès chez des personnes non vaccinés. Ceci rend donc le vaccin contre la grippe impératif.
 
Dans le cas justement de la rupture de la chaîne de transmission du virus H3N2 quels sont les nouveaux mécanismes d’introduction du vaccin ?
Tout d’abord, Ce qu’il faut savoir c’est que le programme de vaccination n’est pas figé. Ceci étant, les premières études effectuées dans les années soixante ont porté sur le vaccin inactivé et les résultats ont été satisfaisants en terme de protection, ce qui a conduit à son élargissement dans le monde. Parallèlement à cela, la protection conférée à une catégorie de population à risque par le vaccin inactivé a été contredite par la suite par quelques articles scientifiques qui ont conclu que le vaccin inactivé n’est pas une meilleure formulation pour les personnes adultes à risque chez qui le virus H3N2 est très agressif ; pour ce groupe de personnes il existe d’autres vaccins qui sont indiqués et qui sont disponibles actuellement dans le monde.
 
Quels sont les déterminants qui transmettent le virus du règne animal vers l’humain ?
Ce sont surtout les virus aviaires. Aujourd’hui on constate des épizooties partout en Europe et en Afrique qui montrent une transmission intra-animale du virus. Au cours de cette chaîne de transmission, il peut y avoir des mutations touchants certains sites du virus, permettant alors à ce dernier de traverser la barrière des espèces vers l’homme lorsque l’exposition entre celui-ci et l’animal est longue comme il a été constaté en Asie. C’est ce qui explique la propagation des virus H3N2 et H1N1 dans le reste du monde.
 
Que dire du virus H7N9 apparu en en 2013 ?
La majorité des experts scientifiques s’accordent à dire que le virus H7N9 est plus dangereux que le virus H5N1 parce que c’est un virus capable de se lier à l’épithélium des voies respiratoire, tout comme le virus de la grippe, et devenir ainsi contagieux facilement. A l’heure actuelle, le virus H7N9 est confiné à l’Est de la Chine, mais nous craignons sa mutation qui va le rendre transmissible. A cet effet, les scientifiques pensent que la prochaine pandémie sera due à ce virus car tous les éléments sont réunis : il se transmet facilement, il infecte l’homme et les épizooties sont toujours présentes. Ensuite, il se pourrait qu’un intermédiaire autre que l’oiseau provoque la transmission de ce virus sous une forme pandémique.
 
Quels sont les phénomènes sociaux qui peuvent influencer la transmission du virus de la grippe ?
Le premier phénomène social c’est la non adhésion à la vaccination parce qu’on pense qu’on peut être protégé sans le vaccin. Ceci est la plus grande erreur car cela peut être vrai pour les sujets immunocompétents, par contre c’est complètement faux pour les sujets à risque puisqu’ils peuvent tout simplement mourir suite aux complications de la grippe. Comme vous le savez, plus de 500.000 personnes décèdent par la grippe chaque année selon les statistiques officielles de l’OMS. Ces décès surviennent surtout chez des sujets à risque. Donc Il faudrait vacciner au moins 75% de la population pour que le virus secrété ne soit plus très dangereux et ne se transmet pas facilement d’homme à homme. Ceci pour vous dire que le virus de la grippe est toujours présent et continuera à évoluer en l’absence d’une couverture vaccinale efficace, il s’agit donc de protéger la communauté individu par individu et pour avoir une bonne protection, il faut atteindre 75% de vaccination afin d’espérer interrompre la chaîne de transmission.
 
Qu’est-ce que le concept de la vaccinologie ?
La vaccinologie est une discipline qui doit être enseignée à la faculté de médecine si on veut que nos confrères véhiculent correctement l’information. Donc, il faut revenir aux fondamentaux à savoir dispenser une formation adéquate suivie d’une évaluation des connaissances acquises, ce n’est que de cette façon qu’on pourrait, à l’avenir, transmettre de bonnes pratiques. Quant à l’objet, la vaccination est le reflet de l’approche qu’a la société vis-à-vis du vaccin. Dans les pays Scandinaves où le niveau de civisme a atteint un degré très élevé, la vaccination en l’occurrence est devenu un acte civique et à ce propos l’information circule naturellement dans ces pays.
 
Pourquoi selon vous certains médecins sont contre la vaccination ?
Ceci est dû à un manque de formation. A ce sujet je donnerais deux exemples : le premier concerne les USA où chaque année les médecins reçoivent une formation de trois jours au bout desquels un certificat de vaccinateur leur est délivré, il en est de même au Portugal où il a été démontré en outre que grâce à cette procédure, la vaccination s’est élargie de façon considérable.
 
Quelles sont les recommandations par rapport à la mutation du virus ?
Le virus de la grippe se caractérise par sa capacité à muter au bout d’une année, d’où la nécessité de modifier la composition du vaccin pour son adaptation à la souche en circulation. En conséquence, pour être immunisé, la première recommandation est que le vaccin doit être fabriqué chaque année en fonction de la souche en circulation. Pour le type B qui présente deux groupes génétiques différents et qui touche notamment les enfants, on tient compte dans la formulation du vaccin d’une seule souche. Quant à la deuxième, soit on recommande un quadrivalent pour englober les deux soit on laisse la question à l’appréciation des autorités du pays lesquelles doivent en valider la composition. En tout état de cause il est recommandé que le pays concerné valide en fonction de ses propres données pour la pertinence de la décision à prendre, s’il faut aller vers le quadrivalent ou bien s’il faut vacciner contre une souche pour une année et vacciner l’année d’après contre la deuxième souche.
 
Concernant l’efficacité du vaccin, dans l’hémisphère Nord il existe des paramètres d’appréciation, alors qu’en est-il dans l’hémisphère Sud notamment dans notre pays ?
Dans notre pays, il y a un manque d’informations pour évaluer l’efficacité d’un vaccin. Par exemple, on ne sait pas si des groupes à risque tels que les personnes âgées de plus de 65 ans se sont fait vacciner ou pas car la mise à disposition d’un vaccin n’entraîne pas nécessairement son application. A ce sujet, en France, cette information est maitrisée du fait que chaque individu qui se fait vacciner se voit délivrer la preuve matérielle y afférente par la sécurité sociale, par ce biais les données sont officielles et avérées. Ce sont ces dispositions qui devraient être prises chez nous afin d’être sûr que les personnes à risques soient vaccinées et juger par la même occasion l’efficacité du produit.
 
Les vaccins antigrippaux sont différents selon qu’ils sont prescrits pour le sujet âgé ou pour l’enfant. Quelles sont vos recommandations ?
Il est clair que lorsque les vaccins sont prescrits au sujet âgé il faut aller vers des vaccins sur-dosés adaptés à leur état immunitaire c'est-à-dire 60 microgrammes de principe actif au lieu de 40 seulement, d’ailleurs notre pays en dispose. Les études montrent que le sujet âgé répond mieux à ce type de vaccin inactivé. En ce qui concerne l’enfant, il faut en vacciner le plus possible car il est considéré de surcroît comme un « réservoir » de virus de la grippe pour la personne d’âge avancé, ceci même si l’enfant grippé ne présente pas de complications il n’en demeure pas moins que l’infection dure une dizaine de jours. Au demeurant, l’Algérie importe des vaccins inactivés, toutefois il y a lieu de suivre constamment les recommandations par rapport aux nouveaux vaccins, les modes d’administration et les indications.
 
Y a-t-il des complications chez l’enfant inhérentes à la vaccination étant donné que nombre de médecins sont contre la vaccination ?
La réponse est très simple, le paracétamol que donne la maman à son enfant peut présenter des effets secondaires alors que le vaccin antigrippal qui lui est prescrit n’entraîne aucun effet indésirable. Ceci étant, nous devons savoir en revanche qu’il n’est pas établi de relation de cause à effet entre la vaccination et l’apparition de certaines complications en l’occurrence. Seules des études épidémiologiques approfondies pourraient le vérifier éventuellement. Toujours est-il que l’intérêt d’un vaccin c’est d’éviter les formes graves de la maladie et cela n’est pas connu malheureusement par la population générale. Lorsqu’on se fait vacciner contre la grippe on peut faire une grippe bénigne, mais pas sous sa forme maligne. C’est donc le but recherché en se vaccinant.
 
Comment protéger le nouveau-né et le nourrisson contre le virus de la grippe ?
Un des objectifs de l’OMS est de faire vacciner la femme enceinte afin d’éviter qu’elle transmette le virus à son enfant qui est sans protection.
 
Qu’en est-il du système de veille contre la grippe ?
Il existe depuis 2006 un système de surveillance sentinelle de la grippe notamment dans le Sud du pays. En décembre 2015, le ministère de la Santé a promulgué un arrêté relatif à la création du réseau algérien de surveillance de manière formelle accompagné d’un laboratoire de soutien. A cet effet, nous avons mis en application ces dispositions. Nous sommes dans la phase d’application et nous espérons qu’à l’occasion de la saison 2016/2017 les résultats soient positifs sur le terrain.
 
A votre avis que faut-il faire pour réussir la vaccination antigrippale ?
La priorité va d’abord au corps médical qui doit se faire vacciner contre la grippe saisonnière et à leur formation de vaccinateurs au sein des PMI. Ces médecins alors pourront mieux expliquer à leurs patients le bien-fondé du vaccin contre la grippe. Ceci est très important encore une fois de plus pour la pérennité de la vaccination contre la grippe.
 
PMI
OMS
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Le 15 juil 2017 par A.S.L.

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